Bruno Gironcoli, le Classicisme démembré

Bruno Gironcoli, le Classicisme démembré

Bruno Gironcoli est encore pour quelques jours à la Clearing Gallery de Bruxelles. One Body Two Souls ; retour sur l’exposition inaugurale d’un nouvel espace pour la galerie et sur une première collaboration avec la Bruno Gironcoli’s Estate.

One Body Two Souls – un corps, deux âmes – nom de l’exposition inaugurale du nouvel espace de la Galerie Clearing à Bruxelles, à proximité du WIELS. One Body Two souls est aussi le titre d’une œuvre éponyme de l’artiste autrichien Bruno Gironcoli et le souvenir de cette machine spatiale vue dans la cour intérieure du MAC’s Grand-Hornu en 2012 lors de l’exposition S.F. Art & Science-Fiction. Elle s’est posée en 2017 devant la large baie vitrée – dessinée par Koenraad Dedobbeleer – qui ouvre la perspective vers les 5400 m² d’un ancien entrepôt – jadis fabrique de volets – investi depuis avril par la galerie. Sa superficie fait de la Clearing Gallery un des lieux d’exposition privés les plus grands de la Capitale avec La Patinoire Royale.

Bruno Gironcoli

Bruno Gironcoli est né en 1936 à Villach, en Autriche et décède en 2010 à Vienne. Surtout connu pour ses sculptures monumentales, il commence ses études en apprenant l’orfèvrerie avant d’étudier les arts appliqués à Vienne. Marqué par Alberto Giacometti au début des années 1960 lors d’un voyage à Paris, il s’attache à étudier les possibilités de représenter la figure humaine. Très vite, Il privilégie un langage formel réduit composé de têtes et des bustes. Il délaissera peu à peu le modèle figuratif pour expérimenter diverses expressions esthétiques telles des installations en fils de fer et l’utilisation d’autres mediums. C’est aussi à cette époque qu’il découvre l’Actionnisme viennois, la performance, le happening et le Pop Art.

En 1977, Bruno Gironcoli succède à Fritz Wotruba en tant que responsable de l’Ecole de Sculpture de l’Académie des Beaux-Arts de Vienne ; une opportunité pour lui de travailler dans un vaste studio aux dimensions idéales pour son travail. Cette étape marque un tournant significatif dans son approche créative. Dans ces murs naîtront les premiers autels monumentaux, premiers pas vers ceux exposés en ce moment à la galerie.
En 1989, il reçoit le premier prix « Erste Allgemeine Generali-Foundation Austrian Sculpture Prize » Un musée lui est aujourd’hui dédié à St. Johann bei Herbestein en Autriche.

Un style

Gironcoli est un artiste extrêmement singulier qui ne s’est revendiqué d’aucun mouvement esthétique. Bien qu’il soit souvent associé aux Actionnistes de Vienne (et notamment à Rudolf Schwarzkogler), il a toujours préféré rester un outsider.

Des sculptures, des autels hybrides, des accents formels qui me rappellent Jeroen Bosch ou le Surréalisme. L’organique et le mécanique sont mêlés dans des dessins et d’immenses compositions. Si la figure humaine demeure centrale dans son œuvre, elle se retrouve souvent fantasmée, malmenée, torturée, métamorphosée. Le corps est mis en scène, prisonnier d’un rituel presque sadien, comme il en est des poupées d’Hans Bellmer.

S’y retrouvent assemblés, corps de bébés, créatures inquiétantes, formes organiques, éléments floraux et végétaux – l’edelweiss, les fagots de blé, les grappes de raisins – et parfois quelques animaux.
Bruno Gironcoli privilégie les matériaux d’une époque d’hyper consommation comme le plastique, la résine synthétique, l’aluminium et surtout le polyester ; rompant avec une tradition de bois, de bronze et de marbre.
Il fusionne des éléments qui semblent émerger de ses propres obsessions. S’en dégage un sentiment de vie, l’expression de mondes intérieurs troublés : l’agonie individuelle, la sensualité annihilée, la peur de vivre, le sentiment d’une catastrophe imminente et la fin de la liberté individuelle. Tout se révèle dans une sorte d’externalisation formelle. L’apparence aliénée de ces montages est renforcée par la patine métallique qui les couvre d’or ou d’argent.

One Body, Two Souls

Sont présentées dans cette exposition des œuvres de la fin des années 90, début des années 2000. Visions grandioses aux poches ventrales bulbeuses et hérissées de pointes ; ces créations anthropoïdes sont à la fois corps et mécanique, vaisseaux spatiaux, chars, tabernacles ou machines de guerre parées d’éperons aux courbes séduisantes, à moins qu’ils ne soient rostres mortels.
Cette bien étrange armada exposée ici n’est ni un mémorial, ni un portrait, ni une ode à un corps humain mutant d’après-guerre. Vues ensemble, les sculptures apparaissent simultanément comme des vaisseaux de la monstruosité humaine et du triomphe. De forme assurément futuriste, d’un temps indéfini, elles sont intimement liées au passé de l’artiste. D’emblée, on s’attarde sur les détails de ces gigantesques compositions sculptées, complexes superpositions en équilibre presque précaire sur la fragilité de leurs pieds.

Pièce centrale de l’exposition la très personnelle Wir Villacher Kindern – Nous, les Enfants de Villach – nommée d’après le lieu de naissance de Gironcoli. Une voiture de Batman un peu sinistre ou à un saxophone humain ? Des enfants épinglés sur des assiettes se déplacent sur une ligne de production Fordiste, ainsi nés, aussi vite sacrifiés. Une œuvre de 2005 qui convoque les traumatismes familiaux de la guerre, lors de l’occupation de Villach par les Nazis.

La galerie semble servir de sanctuaire à ces natures hybrides tridimensionnelles. L’ensemble distrait même de la sculpture individuelle, comme si la lecture ne pouvait être que collective.

Qu’en penser ?

A la Clearing Gallery, de grandes constructions aux pieds fragiles se sont posées le temps d’une exposition. Elles sont amalgames d’utopies et d’un design archétypal. Entre géométrie, abstraction et naturalisme corporel tout ce qui a été devient le vecteur de ce qui est, dans une grande tentative de récapitulation des expériences humaines du passé. Bien qu’empruntant aux références corporelles, les sculptures de Gironcoli envisagent un corps qui n’est plus.

Certains y verront une iconographie formelle proche de Jérôme Bosch ou du Surréalisme. D’autres, des similitudes avec l’univers et les créatures xénomorphes de Hans Ruedi Giger. Pourtant les assemblages de Gironcoli s’apparentent plus à de la vraie sculpture qu’à l’évocation d’un monde Sci-Fi. La recherche d’une harmonie formelle impersonnelle qui agglomère des éléments entretenant une relation constitutive entre eux. Ainsi réunis dans une histoire, dans un système qui dépasse leur propre existence, ces édifications sont là, telles les archives vivantes fictionnelles 3D de nos systèmes de procréation et reproduction de la vie.

Ces sculptures, matériellement discursives, spatialisent 8000 années de processus de production qui ont vu l’homme dominer et changer le destin de la planète. Ainsi Gironcoli donne une morphologie à l’histoire.Sous des surfaces lisses, aseptisées et brillantes, des créatures vivent et sommeillent aux frontières de l’histoire et de la science-fiction, d’un classicisme démembré et du Surréalisme. Expression étonnante d’un art qui a su connecter l’insignifiant au sublime, la nuance à l’intense, le plus fou au rationnel dans une vaste conscience des possibles.

 

Bruno Gironcoli
One Body, Two Souls
Clearing Gallery
Avenue Van Volxem 311
1190 Bruxelles
Jusqu’au 15 juillet 2017

Du mardi au samedi de 10h à 18h
www.c-l-e-a-r-i-n-g.com

 

Bruno Gironcoli
Bruno Gironcoli, One Body, Two Souls, 2001, courtesy of the Estate Bruno Gironcoli and CLEARING New York, Brussels, (c) photo Julien Hayard

 

Bruno Gironcoli
Bruno Gironcoli, One Body, Untitled, 1997 / 2003, courtesy of the Estate Bruno Gironcoli and CLEARING New York, Brussels, (c) photo Julien Hayard

 

Bruno Gironcoli
Bruno Gironcoli, Untitled, détail, courtesy of the Estate Bruno Gironcoli and CLEARING New York, Brussels, (c) photo Julien Hayard

 

Bruno Gironcoli
Bruno Gironcoli, travail préparatoire, courtesy of the Estate Bruno Gironcoli and CLEARING New York, Brussels, (c) photo Julien Hayard

 

Bruno Gironcoli
Bruno Gironcoli, Untitled, 1993-1995, courtesy of the Estate Bruno Gironcoli and CLEARING New York, Brussels, (c) photo Julien Hayard

 

Bruno Gironcoli
Bruno Gironcoli, We the Children of Villach, 2003-2004/2005, courtesy of the Estate Bruno Gironcoli and CLEARING New York, Brussels, (c) photo Julien Hayard

 

Bruno Gironcoli
Bruno Gironcoli, Untitled, 1997/2003, détail, courtesy of the Estate Bruno Gironcoli and CLEARING New York, Brussels, (c) photo Julien Hayard

 

Bruno Gironcoli
Bruno Gironcoli, travail préparatoire, courtesy of the Estate Bruno Gironcoli and CLEARING New York, Brussels, (c) photo Julien Hayard

 

Bruno Gironcoli
Bruno Gironcoli, One Body Two Souls, 2017, vue de l’exposition, courtesy of the Estate Bruno Gironcoli and CLEARING New York, Brussels, (c) photo Julien Hayard

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