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Stephan Vanfleteren, l’écume des temps ; une généalogie du gris au MSK à Gand

Stephan Vanfleteren, l’écume des temps ; une généalogie du gris au MSK à Gand

Le photographe belge Stephan Vanfleteren présente ’Transcripts of a Sea ‘, une quête maritime obsédante et essentielle dans le ressac et l’écume. A découvrir au MSK Gand jusqu’au 4 janvier 2026.

Peut-on réellement capturer l’âme d’une onde sans s’y noyer un peu ? C’est le défi fou que s’est lancé Stephan Vanfleteren, troquant ses célèbres portraits à la peau texturée pour le corps-à-corps imprévisible avec l’élément marin. À travers plus d’une centaine de photographies, l’artiste nous livre ici une recherche de cinq années, cherchant moins à documenter la mer qu’à transcrire son propre vertige face à l’immensité. Un face-à-face vigoureux et silencieux.

Fruit d’une collaboration étroite avec le Musée des Beaux-Arts de Gand (MSK), l’exposition est portée par un commissariat à trois voix réunissant le photographe lui-même, Johan De Smet et Manfred Sellink. L’angle choisi est audacieux : loin de la simple rétrospective, le parcours crée un dialogue miroir entre les clichés contemporains et les maîtres anciens des collections du musée. Une mise en perspective qui s’inscrit parfaitement dans la volonté du MSK de faire vibrer le patrimoine au contact de la création actuelle.

Des miroirs calmes à l’abstraction, les six escales du regard

Le parcours s’articule comme une traversée en plusieurs temps, une montée en puissance où le regard se dépouille peu à peu de ses repères terrestres pour embrasser l’immensité. Dans la section ‘Miroirs de la mer’, le photographe saisit d’abord la surface de l’eau comme une peau lisse, un calme plat qui cache pourtant une menace sourde, entre écume des Songes et murmures salés.

La progression nous mène ensuite vers l’obscurité radicale de ‘La Nuit’, où l’élément liquide disparaît dans un noir d’encre, ne laissant deviner sa présence que par des éclats de lumière fantomatiques.

Viennent ensuite ‘Les Vagues’. L’image se fait plus physique, presque brutale, capturant la force sculpturale du ressac qui vient se briser contre l’objectif, avant de s’égarer dans l’incertitude de ‘Brumes et Horizons’, là où le ciel et l’eau finissent par se confondre.

L’exposition atteint son paroxysme avec ‘Tempêtes et Fureur’, libérant la puissance sauvage des éléments déchaînés, pour s’achever enfin sur l’Abstraction maritime’. Là, l’artiste quitte définitivement la figuration pour ne plus garder que l’essence du mouvement, transformant l’océan en une pure sensation de lumière.

Pour clore cette immersion, l’exposition dévoile les carnets de ‘Transcripts of a Sea’, véritables réceptacles de la pensée brute de l’artiste. Annotations sur le vif, croquis fugaces et des fragments de textes où Vanfleteren consigne ses doutes et ses épiphanies face à l’horizon où l’encre et le sel finissent par se confondre pour fixer l’impermanence.

La mer en héritage : un face-à-face avec les Maîtres

Dès l’entrée, la filiation est frappante : les marines baroques et dramatiques d’Andries Van Eervelt semblent annoncer, trois siècles plus tôt, la quête de Vanfleteren. Le parcours tisse des liens organiques avec le romantisme fiévreux de Paul Huet et les paysages quasi mystiques d’Auguste Strindberg, dont les visions tourmentées répondent aux tirages contemporains.

Au fil des galeries, l’émotion se précise : l’artiste ne se contente pas d’exposer ses œuvres, il les place en tension directe avec les fantômes du MSK. Dans un jeu de miroirs fascinant, ses horizons dépouillés entrent en résonance avec les ciels de Léon Spilliaert ou les crêtes magistrales de Gustave Courbet. On y redécouvre un James Ensor plus ténébreux et un Louis Artan d’une modernité radicale.

Ce n’est plus une simple exposition de photographie, mais une conversation muette sur l’incapacité de l’homme à dompter la déferlante : ici, le grain du papier répond à la matière huileuse et aux empâtements des toiles d’hier.

S’abstraire de la plage

À travers chaque tirage, une certitude s’impose : l’artiste a quitté la sécurité du rivage. Délaissant le confort du studio et la maîtrise du portrait, Stephan Vanfleteren s’est jeté dans son motif, au sens le plus littéral du terme. Patauger, flotter, se confronter, s’épuiser… Il a fallu l’âpreté du froid et le contact permanent de l’eau pour parvenir à transcrire la mer plutôt que de simplement l’illustrer.

Ici, le noir et blanc n’est pas un artifice esthétique, mais une nécessité pour mettre à nu l’ossature des flots. Face à ces formats souvent monumentaux, on devine la lutte physique du photographe : une solitude de plein fouet, ruisselante et salée où le péril et l’extase se rejoignent dans la fulgurance d’un déclic.

Vanfleteren parvient à extraire de la fureur océanique une douceur paradoxale, un moment de grâce suspendu où l’on oublie la puissance destructrice pour ne plus voir que la poésie pure de la forme. Une abstraction sensible, comme un secret murmuré par la marée.

Boombartstic, le temps du regard

Le MSK de Gand s’est mué, le temps d’un automne et un hiver, en un étrange sanctuaire où le ressac de la mer du Nord semble avoir forcé les lourdes portes du musée. Avec Transcripts of a Sea, Stephan Vanfleteren ne nous convie pas à une contemplation distanciée du rivage, mais nous précipite au coeur même de l’élément liquide, s’y aventurant avançant entre surface et profondeur à hauteur des vagues Le photographe a ici délaissé sa célèbre « boîte à lumière » pour le chaos des déferlantes ; il se livre à une fusion physique avec l’écume, devenant le point de contact vibrant où s’imprime le rythme même du ressac. Ce n’est plus la mer que l’on regarde, mais l’expérience pure du dessaisissement : un homme qui s’enfonce jusqu’à la taille pour capturer non pas le paysage, mais son propre frisson face à l’immensité.

Le cœur de l’exposition bat dans un dialogue curatorial audacieux, où la pellicule de Vanfleteren tutoie le pinceau des maîtres. On y devine une véritable généalogie du gris, une atmosphère proprement flamande où le noir et blanc du photographe trouve son ancrage naturel chez Ensor, Spilliaert ou Courbet. La scénographie qui estompe les époques, célèbre une apothéose de la texture. Sur un fil, l’artiste s’équilibre sur la limite ténue entre la transcription brute et la tentation d’un sublime très maîtrisé. La mer de Vanfleteren est-elle un miroir de l’âme ou un exercice de style virtuose sur la disparition ?

Cette escapade gantoise dépasse le cadre de la marine classique pour devenir une réflexion sur notre propre rapport au temps. Dans un monde saturé d’images cliniques et instantanées, Vanfleteren nous offre le luxe de l’échec et de la mélancolie réunis une forme de sacralité retrouvée, toute romantique. Elle satisfait notre besoin de silence et de quiétude au milieu du tumulte urbain. Si le dialogue avec Marlene Dumas ou Rinus Van de Velde apporte une tension contemporaine bienvenue, l’exposition reste avant tout une œuvre de recueillement. Pour le nomade urbain, cette visite est une invitation impérieuse à quitter la terre ferme et à ‘prendre le temps du regard avant que la marée ne finisse par tout emporter.

Stephan Vanfleteren
Transcripts of a Sea
MSK Gent (Musée des Beaux-Arts de Gand)
1 Fernand Scribedreef
9000 Gand
jusqu’au 04 janvier 2026
du mardi au vendredi, de 09h30 à 17h30
le week-end, de 10h à 18h
https://www.mskgent.be/fr/

 

Stephan Vanfleteren, vue de l'exposition Transcripts of a Sea, MSK, Gand, 2025, (c) photo Martin-Corlazzoli, Boombartstic Art Magazine
Stephan Vanfleteren, vue de l’exposition Transcripts of a Sea, MSK, Gand, 2025, (c) photo Martin-Corlazzoli, Boombartstic Art Magazine

 

Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea #009111, exposition MSK, Gand, 2025, (c) Stephan Vanfleteren, Boombartstic Art Magazine

 

Andries van Eertvelt (1590–1652), Le Combat naval de Lepanto, 1623, huile sur toile, collection MSK Gent, exposition Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea, MSK Gand, 2025, (c) photo courtesy MSK Gand, Boombartstic Art Magazine
Andries van Eertvelt (1590–1652), Le Combat naval de Lepanto, 1623, huile sur toile, collection MSK Gent, exposition Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea, MSK Gand, 2025, (c) photo courtesy MSK Gand, Boombartstic Art Magazine

 

Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea, vue de l'exposition, MSK Gand, 2025, (c) Martin Corlazzoli, Boombartstic Art Magazine
Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea, vue de l’exposition, MSK Gand, 2025, (c) Martin Corlazzoli, Boombartstic Art Magazine

 

Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea #042512, exposition MSK, Gand, 2025, (c) Stephan Vanfleteren, Boombartstic Art Magazine
Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea #042512, exposition MSK, Gand, 2025, (c) Stephan Vanfleteren, Boombartstic Art Magazine

 

Paul Huet (1803–1869), Les Brisants à la pointe de Granville, vers 1833, huile sur toile, Paris, Musée du Louvre, Département des Peintures, exposition Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea, MSK, Gand, 2025, (c) photo courtesy MSK Gand, Boombartstic Art Magazine
Paul Huet (1803–1869), Les Brisants à la pointe de Granville, vers 1833, huile sur toile, Paris, Musée du Louvre, Département des Peintures, exposition Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea, MSK, Gand, 2025, (c) photo courtesy MSK Gand, Boombartstic Art Magazine

 

Stephan Vanfleteren, vue de l'exposition Transcripts of a Sea, MSK, Gand, 2025, (c) Stephan Vanfleteren, (c) photo Boombartstic Art Magazine
Stephan Vanfleteren, vue de l’exposition Transcripts of a Sea, MSK, Gand, 2025, (c) Stephan Vanfleteren, (c) photo Boombartstic Art Magazine

 

August Strindberg (1849–1912), De l’eau, Dalarö, 1892, huile sur toile, Stockholm, Nationalmuseum, exposition Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea, MSK, Gand, 2025, (c) photo courtesy MSK Gand, Boombartstic Art Magazine
August Strindberg (1849–1912), De l’eau, Dalarö, 1892, huile sur toile, Stockholm, Nationalmuseum, exposition Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea, MSK, Gand, 2025, (c) photo courtesy MSK Gand, Boombartstic Art Magazine

 

 

Stephan Vanfleteren, vue de l'exposition Transcripts of a Sea, l'Abstraction, MSK, Gand, 2025, (c) Stephan Vanfleteren, (c) photo Boombartstic Art Magazine
Stephan Vanfleteren, vue de l’exposition Transcripts of a Sea, l’Abstraction, MSK, Gand, 2025, (c) Stephan Vanfleteren, (c) photo Boombartstic Art Magazine

 

Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea #001536 , exposition MSK, Gand, 2025, (c) Stephan Vanfleteren, Boombartstic Art Magazine
Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea #001536 , exposition MSK, Gand, 2025, (c) Stephan Vanfleteren, Boombartstic Art Magazine

 

Stephan Vanfleteren, vue de l'exposition Transcripts of a Sea, section L'Abstraction, MSK, Gand, 2025, (c) Stephan Vanfleteren, (c) photo Boombartstic Art Magazine
Stephan Vanfleteren, vue de l’exposition Transcripts of a Sea, section L’Abstraction, MSK, Gand, 2025, (c) Stephan Vanfleteren, (c) photo Boombartstic Art Magazine

 

Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea, carnets, MSK Gand, 2025, (c) photo Martin Corlazzoli, Boombartstic Art Magazine
Stephan Vanfleteren, Transcripts of a Sea, carnets, MSK Gand, 2025, (c) photo Martin Corlazzoli, Boombartstic Art Magazine

 

Stephan Vanfleteren, vue de l'exposition Transcripts of a Sea, MSK Gand, 2025, (c) photo Martin Corlazzoli, Boombartstic Art Magazine
Stephan Vanfleteren, vue de l’exposition Transcripts of a Sea, MSK Gand, 2025, (c) photo Martin Corlazzoli, Boombartstic Art Magazine

 

Stephan Vanfleteren, Transcripts of Sea, vue de l'exposition, section L'Abstraction, MSK, Gand, 2025, (c) Stephan Vanfleteren, (c) photo Boombartstic Art Magazine
Stephan Vanfleteren, Transcripts of Sea, vue de l’exposition, section L’Abstraction, MSK, Gand, 2025, (c) Stephan Vanfleteren, (c) photo Boombartstic Art Magazine

 

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